
Certaines nuits sont trop belles pour que notre âme accepte de les céder au sommeil. Souvent nous ignorons d'où provient l'attirance que nous ressentons pour elles, nous ignorons même qu'elles nous attirent. Mais notre âme le sait, et accepte volontiers le jeu de séduction que la nuit lui propose.
Cette nuit là était l'une d'elles, et mon esprit refusait obstinément de ne pas la vivre. J'allumais donc une cigarette, espérant que cela pourrait le calmer. J'entendais les brins de tabac chuchoter, discuter entre eux du temps où ils étaient encore associés en une même plante, heureux d'absorber les oligo-éléments que les racines du plant parvenaient à extorquer aux minéraux. Ainsi, ce tabac qui jadis avait pillé la terre savait ce à quoi ceci le mènerait à présent. Il allait être brûlé vif pour ses méfaits. Ce végétal qui avait mangé la terre serait en retour absorbé par un animal, qui lui même finirait enseveli et rendrait ainsi au monde minéral ce qui lui avait été volé.
Mon tabac était conscient de ce qui lui arrivait, tout comme en le fumant, j'étais conscient de ma destinée. Mais ce soir mes cellules nerveuses ne pouvaient se contenter d'assimiler une partie de la terre et vibraient de toute leur longueur, mues par un irrésistible besoin de cosmos. Je me levais donc de mon lit et quittais mon toit puisque mon âme lui préférait la voûte céleste.
Mon esprit libéré de cette prison de pierre pouvait profiter pleinement de l'infini qui lui était alors offert. Il pouvait plonger dans les profondeurs de la nuit et rapporter en souvenir toutes les visions et sensations qu'il rencontrait en chemin, touriste immatériel photographiant les contrées mystérieuses et exotiques qu'il traversait pendant son voyage improvisé.
Je voyais les volutes bleutées de ma cigarette se dissoudre dans l'air frais de la nuit, emportées par le souffle de la brise qui me caressait. Elles semblaient se cacher pour rejoindre en secret les nuages diaphanes qui enveloppaient la pleine lune et lui donnaient un aspect fantomatique et envoûtant.
Je restais debout et regardais mon esprit s'ébattre dans ce champ mental sans clôture, tel un berger offrant à son cheptel une incartade dans des pâturages vierges plus vastes qu'un continent. Je portais régulièrement ma main à ma bouche pour offrir à mes neurones les délicieuses particules que contenait chaque bouffée de fumée, comme la nuit offrait à mes yeux les étoiles qui peuplaient chaque partie de l'espace que mon regard pouvait embrasser.
Je pris soudain conscience à travers ce mouvement répété qu'un changement s'opérait en moi. La distance parcourue par mon bras augmentait à chaque fois qu'il se déplaçait pour apporter à ma bouche son offrande combustible. Je compris que mon crâne s'était allongé et je décidais de passer ma main sur mon visage pour tenter de tracer sur le parchemin de mon esprit la carte de la terra incognita que constituait ma nouvelle morphologie.
Je découvris alors la nature de la mutation dont j'étais l'objet : en cette nuit de pleine lune, je me transformais soudain en rat-garou. Stupéfait par cette improbable réalité, je tentais de reprendre mes esprits et d'observer avec sang-froid la progression de ma métamorphose.
Ce changement avait déjà gagné mes organes sensoriels. Mes yeux étaient désormais parfaitement adaptés à l'obscurité et j'étais capable d'observer les lieux dans leur moindre détail. Les ténèbres n'étaient plus pour moi qu'une ombre agréable et apaisante, telle celle d'un arbre sous lequel on aime trouver repos par un après-midi d'été. De peur que la lumière vive de ma cigarette ne me brûle les rétines, je fermais les yeux lorsque j'aspirais les bouffées de fumée que je sentais danser avec volupté autour de mes incisives.
Mes oreilles devenaient elles aussi plus grandes et plus sensibles, et je profitais du souffle de la brise légère et du bruissement des brins d'herbe qu'elle caressait, sonorités subtiles et délicates qui m'étaient jusqu'alors inaccessibles.
Ma volonté d'observer objectivement l'évolution de mon état se laissait peu à peu anéantir par le plaisir que ce dernier me procurait. Je me surprenais maintenant à espérer que la mutation s'accélère et que ses effets soient permanents. J'attendais avec une impatience croissante le moment où je verrais un pelage gris pousser sur ma peau et recouvrir progressivement la totalité de mon corps. Visiblement, la transformation avait commencé par l'allongement de mon museau, et j'en concluais qu'elle s'étendrait peu à peu jusqu'à ce que ma colonne vertébrale donne naissance à une queue annelée aussi longue que mon corps. Je jubilais déjà à l'idée que cette nuit me verrait devenir un gigantesque surmulot.
Mais soudain, la paisible surface du lac de mon euphorie fut troublée par la tempête de ma réflexion quand je compris que la mutation qui avait commencé de manière si rapide ne faisait plus que ralentir. Oubliant l'univers qui m'entourait, je concentrais tous mes sens sur moi-même pour tenter de percevoir le moindre changement que je subissais. Déjà ma métamorphose commençait à régresser et mes organes sensoriels perdaient leurs nouvelles capacités. Mes yeux ne pouvaient plus que pleurer pour tenter de laver la vision des alentours avalés peu à peu par les ténèbres qu'ils ne pouvaient plus percer. Mais cette noirceur profonde ne se contentait pas de ramener à elle les territoires que mes yeux lui avaient volé pendant quelques minutes, elle était décidée à s'étendre sur mon âme en représailles. Je restais alors effondré, haïssant ce monde et la cruauté avec laquelle il s'amusait à nous faire souffrir.
Depuis, les grains du temps continuent à s'écouler sans bruit dans le sablier sans fin de ma morne existence. Mais je garde toujours le souvenir de cette nuit où, couché sur les plages de l'insomnie, j'ai senti la vague de l'inconnu lécher mon corps avant d'opérer son reflux. Je sais aussi qu'un jour elle m'emportera pour de bon loin des terres ravagées de la condition humaine et de sa normalité.
|
|
|