Les faits marquants

En regardant passer les gens dans la rue, j'ai constaté que la plupart portaient des vêtements affichant fièrement leur marque. Pas de message humoristique ou militant, ni l'expression d'une passion partagée par ceux qui les portent. Non, un simple et large logo de la marque qui les a fabriqués.

Je trouve assez impressionnant ce phénomène des vêtements de marque, étant donné le prix de vente de ces produits. Suffit-il de marquer Fioul ou quelque chose du genre sur un t-shirt pour justifier un prix de vente dépassant trente Euros ? Pourrait-on même pousser le vice jusqu'à en exiger soixante-dix pour un modèle orné uniquement de 3 caractères ? Visiblement oui, même si j'ai du mal à imaginer que l'esperluette et les deux lettres qui l'entourent le justifient.

Comment est-ce possible ? La qualité du produit peut-être ? J'en doute fort sachant que mes treillis, mis à rude épreuve chaque jour sur les chantiers depuis de longues années ne m'ont pas coûté autant. Ayant eu de plus l'occasion de palper l'étoffe dont sont faits ces onéreux articles, j'ai de bonnes raisons d'en douter.

J'ai ensuite pensé que, peut-être, la fabrication artisanale de ces articles par les couturières talentueuses de nos belles contrées pouvaient expliquer un coût de revient élevé. J'avais toutefois du mal à croire que ces textiles ne soient pas manufacturés en Asie. J'ai donc vérifié et je dois admettre que j'avais tort : Maroc, Roumanie, Yougoslavie et Slovénie ne sont pas des états asiatiques. Toutefois, l'argument de la main-d'œuvre hautement qualifiée tombe à l'eau. Alors pourquoi ?

J'ai longtemps réfléchi à la question et cherché toutes sortes d'explications rationnelles, jusqu'à aboutir à cette conclusion surréaliste : la seule chose qui différencie notablement les articles de grandes marques des produits anonymes de qualité moyenne est leur prix. Un article de marque est plus cher et c'est pour cette seule raison que les gens l'achètent.

Sachant que dans notre société, les rapports sociaux se basent avant tout sur l'apparence et que ne sont plus respectées les valeurs humaines mais les seules valeurs marchandes, il peut sembler logique de prime abord que chacun veuille arborer des signes extérieurs de richesse, voire tente d'adhérer aux codes vestimentaires de catégories socio-professionnelles plus élevées que la sienne. Toutefois, ces comportements laissent apparaitre un remarquable paradoxe.

Je reçois chaque jour un volume impressionnant de prospectus publicitaires dans lesquels chaque enseigne vante les prix les plus bas, la vie moins chère, la qualité au meilleur prix. Et il n'y a qu'a voir le nombre de voitures garées sur les parkings de ces hyper-marchés pour comprendre que cette tendance au moins-disant est largement plébiscitée. Or ces gens courant au quotidien vers les prix les plus bas participent dans le même temps à la surenchère des vêtements les plus chers.

Tous vont chercher à payer moins cher le même article en poussant leurs chariots dans les allées après avoir longuement comparé les prix sur les brochures et découpé les bons de réduction pour grapiller centimes par centimes. Et tous vont dans le même temps essayer d'affirmer à travers leurs habits qu'ils ont la capacité de payer plus.

A travers ces marques habillant leur corps, ils sont fiers de porter plus cher pour de se prétendre plus riches, se hisser un échelon au dessus des autres sur l'échelle sociale. Mais je vois ces logos de toute autre manière. Je vois le premier afficher "je me fais plumer et j'aime ça". Et je me retiens de rire en voyant le second surenchérir.

Désolé pour vous Messieurs, mais vous n'avez pas les moyens de me suivre. Les moyens intellectuels, s'entend. Si je dois me transformer en homme sandwich, ce sera pour les idées ou les causes que je défend, pour les artistes dont j'admire le talent. Mais certainement pas pour m'afficher exploité et fier de l'être.

RSL (12/07/2010)

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